Coalition pour les CÉGEPS
Lettre ouverte à Jean-Marc Fournier, ministre de l’Éducation

La réforme envisagée au collégial est pernicieuse

Monsieur le Ministre,

vendredi 4 mars 2005

Après une année à tergiverser sur le sort des cégeps, votre prédécesseur au ministère de l’Éducation, Pierre Reid, a finalement livré le 17 janvier dernier ses orientations concernant l’avenir du réseau collégial.

Plusieurs ont pu pousser un soupir de soulagement et croire, après une première lecture de ces orientations, que le pire avait été évité. Malheureusement, les changements envisagés entraîneraient dans les faits, à moyen terme, un bouleversement majeur du réseau actuel des cégeps : la perte de la valeur nationale du diplôme, l’introduction d’incitatifs à quitter plus rapidement les parcours de formation, une déqualification importante de cette dernière dans certains secteurs et l’intensification d’une concurrence qui n’a pas sa place en éducation. Finalement, cet ensemble de mesures constituerait une menace supplémentaire pour les cégeps de région qui, déjà, connaissent de graves difficultés.

Au cœur des changements envisagés se trouve la possibilité qu’auraient les collèges d’élaborer leurs propres programmes. Cette seule différence est lourde de conséquences. Plusieurs intervenants ont fait valoir avec force, au cours du débat sur l’avenir des cégeps, la nécessité de garantir l’accessibilité sur tout le territoire québécois à des formations génériques de qualité équivalente, sanctionnées par un diplôme national. Clairement, ceci ne peut se traduire que par des programmes nationaux, et non par des programmes locaux assujettis à un ensemble de normes plus ou moins lâches. Assisterons-nous à un assujettissement de formations collégiales à des demandes spécifiques d’entreprises particulières, comme c’est le cas de l’élaboration d’un programme de formation exclusive aux besoins de Ubisoft ?

Avec ce qui est actuellement sur la table, un diplôme collégial n’aurait plus de national que le nom !

Une incitation à tronquer les formations

Parce que les entreprises manquent de techniciennes et de techniciens qualifiés, on envisage d’établir des sanctions intermédiaires qui permettraient de quitter le cégep après une ou deux années de formation. Or, une formation initiale solide et complète est la seule garantie, pour les futurs travailleuses et travailleurs, de disposer d’un minimum d’autonomie vis-à-vis un marché du travail en mutation constante. Il est facile de comprendre que d’envisager un retour aux études est beaucoup plus difficile quand on a commencé à travailler et qu’on s’est créé des obligations financières. Que fera-t-on avec des techniciennes et des techniciens formés à moitié et dont les compétences seront rapidement obsolètes ? Est-il justifiable d’utiliser l’appât de l’emploi pour inciter les jeunes à choisir des formations tronquées ?

Une logique marchande

Avec des programmes locaux, dont chaque collège voudra « vendre » à la « clientèle » la qualité présumée, avec des sanctions intermédiaires qui permettront de répondre plus rapidement à la demande de main-d’œuvre, on introduit dans l’éducation collégiale une logique marchande qui n’y a pas sa place. L’assujettissement des programmes de formation aux besoins immédiats de l’entreprise ne sert ni les étudiantes ni les étudiants !

D’autres éléments envisagés dans les orientations ministérielles viendraient renforcer ce virage. La possibilité pour les collèges de déterminer les conditions d’admission, par exemple, va exacerber la concurrence : les collèges cotés pourront les maintenir hautes, les collèges moins populaires seront incités à les abaisser pour maintenir leurs effectifs. On se dirige tout droit vers des formations différenciées d’un cégep à l’autre.

Ces modifications auraient un effet dévastateur sur plusieurs petits cégeps situés en région, aux prises avec de sérieux problèmes de sous-financement. Comment ces cégeps pourraient-ils financer de nouveaux programmes ? Comment pourront-ils conserver leurs étudiantes et étudiants si les programmes « offerts en ville » sont plus génériques et mieux cotés que ceux qui sont accessibles chez eux ?

S’il est un domaine où l’on doit impérativement résister à la logique du court terme, au « jetable » et au « juste à temps », c’est en éducation. Nous osons espérer, Monsieur le Ministre, que vous permettrez au réseau collégial d’y échapper.

Les représentantes et représentants des organisations membres de la Coalition-cégeps :

- Julie Bouchard, Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)
- Ronald Cameron, Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)
- Alain Dion, Fédération autonome collégiale (FAC)
- Réginald Sorel, Fédération des enseignantes et enseignants de cégeps (FEC-CSQ)
- Marjolaine Côté, Fédération des employées et employées du secteur public (FEESP-CSN)
- Marie Racine, Fédération du personnel de soutien de l’enseignement supérieur (FPSES-CSQ)
- Ginette Bussières, Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ)
- Robert Tardif, Fédération du personnel professionnel des collèges (FPPC-CSQ)
- Michel Chagnon, Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ)
- Nicole Landry, Fédération des associations de parents des cégeps du Québec (FAP)


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